Grand corps malade

closeUne année au moins est passée depuis la publication de ce billet qui peut donc contenir des informations un peu datées.

(Mise à jour du 09 février : un écho indirect – enfin, moi, je trouve)

(Mise à jour du 08 février : sujet du concours externe 2011 de conservateur : “Romantisme et politique” – moi qui parle d’endogamie plus bas…)

(Mise à jour du 04 février : puisque les trolls et les anonymes débarquent, je ferme les commentaires sur deux constats :

  • énormément de lectures et d’interventions : je crois que je ne suis pas le seul à ressentir le malaise pro dont je parle ici ;
  • (sauf très rares exceptions) silence radio des politiques et décideurs des bibliothèques, ici ou ailleurs (entendez, dans leur club fermé) : la politique de l’autruche a de beaux jours devant elle).

——————————————————–

J’ai assisté récemment à deux rencontres professionnelles qui ont été l’occasion de discuter avec les collègues et de tâter par cet intermédiaire un peu du pouls du grand corps malade des bibliothèques.

Le constat est toujours le même : une bonne partie de l’appareil politique et de pouvoir des bibliothèques n’a toujours absolument pas compris ce qui se passe dans notre présent, et continue à préparer un futur déjà presque passé avec des outils, des systèmes, des logiques du 19ème siècle. Un peu comme un conducteur d’automobile qui serait en train de penser au virage serré qu’il doit prendre alors qu’il est en fait déjà en sortie de ce virage, et dans une trajectoire qui va sans doute l’amener dans le mur.

Les symptômes ? Blocages par leur hiérarchie des rares collègues qui essaient encore de faire bouger les choses ; perte de temps, d’énergie et d’argent dans ce nouveau miroir aux alouettes bling-bling que sont les Learning-centers, énormes outils destinés à n’être que des coquilles vides et fermées la moitié du temps ; refus d’entrer dans les réseaux sociaux où sont nos usagers (combien de bibliothécaires actifs sur ces réseaux ? et la question plus cruciale : combien de nos décideurs sur ces réseaux, seul endroit d’où on puisse  comprendre ces réseaux et ce qu’ils représentent) ; et une bonne dose de consensus mou par-dessus pour faire bonne figure et surtout, ne pas faire de vagues.

Les raisons ? Multiples. Recrutement endogamique (les concours d’entrée au métier de conservateur ne peuvent que recruter des gens qui ont lus tout Deleuze mais ne savent pas qu’une souris n’est pas qu’un rongeur) ; formation initiale totalement dépassée et purement théorique ; luttes de pouvoir pour des enjeux de pouvoir ridicules ; crispations sur le cadavre de manières de faire datées ; refus de laisser parler la créativité des équipes par crainte de perdre la main.

Le résultat de tout cela ? Une ambiance terriblement lourde (cela m’avait déjà marqué il y a 3 ans, lors de mon premier congrés de bibliothécaire, à Dunkerque) qui me fait penser à un bal des vampires même pas drôle, ou à un remake de ces scènes de rues de Walking Dead, où l’on croise tout à la fois des personnes découragées de se heurter à des murs ; et ces mêmes murs, plus ou moins vivants. Et puis surtout, et c’est ce qui me désespère réellement dans tout ça, en fait, le sentiment que ce sont nos usagers qui, in fine, paient notre stratégie suicidaire. Mais cela fait longtemps que quasiment tout le monde a oublié le sens de nos missions, et à qui elles sont destinées.

Voilà. Nulle conclusion à tout cela. Un constat amer. ‘Il faut cultiver son jardin’.

PS : je n’ai aucune ambition en écrivant ce genre de choses. Je ne suis pas un politique, je ne cherche pas à faire carrière, tout cela ne m’intéresse pas. Et à dire vrai, je sais que personne, de ceux qui sont en position de faire changer les choses, ne lira ce qui s’écrit ici (c’est le plus désespérant, ces billets dans le vent) ni ne réagira : les bibliothécaires et ceux qui les pilotent ne sont pas sur les réseaux, ils vivent dans un autre monde, un monde mort.

155 thoughts on “Grand corps malade

  1. La fréquentation est présentielle mais aussi à distance.
    La BU importe et exporte.
    Elle est devenue un système d’information documentaire avec un bouquet de services. L’accueil, les plages très larges d’ouverture, l’ergonomie et le confort de travail, le plaisir de se retrouver, tout ce qui au fond permet de vivre librement et joyeusement son activité académique autant d’actions qui rendent les BU indispensables.
    Bien sûr nous vivons une époque moderne très rude. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer , dixit guillaune d’Orange mais cependant je préfère y aller en chantant et de bon poil. C’est ça la compet mon pote. On ne sait jamais d’ici que nous ayons de bonnes surprises et qu’on gagne !

    1. Cher Louis Klee,

      Je ne sais pas si on avance trop dans le débat avec ce genre de phrase lapidaire (je pourrais vous répondre un “j’ai l’impression que vous vivez dans une tour d’ivoire depuis trop longtemps”), d’un autre côté, je ne sais pas si c’était vraiment votre but.

      Mais j’avoue que la prochaine fois que ma directrice ou mon président refuseront l’une de mes idées ou bien imposeront l’une des leurs, j’ai bien envie de leur répondre “vous savez, vous n’êtes qu’un prison que je me construit!” juste pour voie la tête qu’ils feront.

      Pour ne pas en rester sur du ping-pong (très en vogue à l’Enssib apparemment), disons que je partage votre volonté d’être optimiste (parce qu’il faut avancer) tout en partageant en partie le constat pessimiste de Daniel.

      Bien cordialement

  2. Eh bien résumons : il y a ceux pour qui ça ne va pas si mal et que même ça va plutôt bien et que nous sommes en route vers un horizon clair et des lendemains qui chantent; il y a ceux pour qui ça va mal et que si ça continue va falloir que ça cesse sinon on est morts; il y a ceux pour qui ça irait bien si la hiérarchie était moins vieille et moins bête mais qui n’imaginent pas que la patience et la persuasion ça marche dans les deux sens… et tout cela tourne, d’une façon absolument fascinante, comme un manège de hamsters dans leur roue d’idées fixes. Jó éjszakát ! Et demain : au boulot !

    1. Il est amusant de constater que rien ne change, même dans les débats sur le changement 🙂

      Dans notre dictionnaire, rédigé à l’automne, vous trouverez donc:
      *une définition du “débat de bibliothécaires”
      *dès demain, une définition de la DOK (bibliothèque de Delft dont il est question dans le lien ci-dessus)

  3. comme c’est confortable. “tous” les bibliothécaires sont dépassés (sauf vous et vos 3 potes) et pourquoi ça : ça tient en 6 lignes, fastoche de trouver la cause de ce retard : parce que tout le monde est nul (sauf vous) : tous les directeurs, toutes les facs, tous les formateurs, tous les élus (qu’ils soient élus du peuple ou élus par leurs pairs). Tous des cons. Je résume, hein. Vivement que vous soyiez chef, grâce à vous ça ira mieux.
    Et le même post en version constructive, ça donnerait quoi?

    1. ça donnerait “c’est super, on avance” – je n’en dis pas plus, je ne sais pas à qui je parle (et un qui qui passe par tout l’attirail d’anonymat pour intervenir ici en se réclamant être ‘des autres’ – quel manque de courage).

  4. Les arguments échangés ici me rappellent la malédiction chinoise: “Puissiez-vous vivre en des temps intéressants!”. Semble bien que nous y sommes.

    Cette malédiction ouvre l’article de “Reciprocal Space” sur l’état de la recherche au Royaume-Uni, qui nous rappelle que la crise des BU en France n’est que la manifestation régionale d’une crise autrement plus fondamentale.

    http://occamstypewriter.org/scurry/2011/02/01/interesting-times/

  5. Je reviens sur « gorge profonde ». Je fus de cette génération du Watergate qui connut « Gorge profonde » . Nous étions tous révulsés par la conduite de « tricky Dicky » Nixon et sa bande de « prussiens » : qui se souvient de Haldeman et de Ehrlichman ? Justifier l’anonymat dans un blog bénin de collègues spécialistes en s’appuyant sur cet exemple est donc pour moi un grand sujet d’indignation. Comme lorsqu’on utilise le mot faciste ou nazi pour qualifier un vague excès.

Comments are closed.